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DEHORS

15 juillet 2015


Un homme brosse la longue chevelure sauvage et pleine de nœuds de sa petite fille qui se tortille sur sa chaise, aussi patiente que ses jambes sans repos qui dansent une gigue rapide. Dehors, le vent brosse la pelouse qui pousse plus vite que les mauvaises herbes. Boum. La porte se referme et la petite fille se sauve en courant, cap sur la plage. Elle aime le vent. Ses murmures. Ses hurlements. Ses appels. Ses caresses sous lesquelles elle rougit sans cesse. Mathilde est la chouchoute du vent. Elle seule voit son ombre. Elle seule parle sa langue. Et le vent la regarde satisfait.

Les vagues houleuses étreignent les petites jambes de Mathilde, qui est dans la lune. Les nuages sont bas et les mouettes se battent contre le vent pour regagner le rivage. Un gros orage approche. Et la pluie, subitement, tombe du ciel comme des pois. Mathilde ne se baignera pas tout de suite. Au lieu, elle ouvre la bouche et se saoule des clap clip clap de la pluie, ainsi que des grosses gouttes que le vent rugissant verse dans sa bouche rieuse. Elle mime aussi la gigue de la pluie en sautant dans les mares pleines de boue, sans bottes de pluie. Braoum. La fillette sursaute en entendant la rage du tonnerre. Elle court vers la galerie et les chaises berceuses qui se bercent seules au son du bois qui craque. Une lourde couverture de laine ouvre ses bras en voyant Mathilde, toute trempe, toute grelottante. Mathilde ne proteste pas. Elle laisse papa la dorloter un peu, mais elle ne rentre pas avec lui dans la maison. Oui, elle sent le poulet, les patates, les carottes, la muscade, la cannelle et la tarte aux pommes. Cependant, elle est bien dehors. La nature est une artiste. Le vent sculpte le sable. La pluie pleure comme dans les drames. Le ciel porte des costumes sublimes : chemise de nuit couverte d’étoiles, toge de moine bouddhiste et voile de veuve qui pleure. La mer est une chanteuse talentueuse qui sait reproduire toute la gamme des émotions. Les fleurs connaissent toute la palette des couleurs. Et le soleil brille plus fort que les grandes vedettes. Mais pour le moment, il se cache sous le parapluie des arbres.

Mathilde se berce lentement pour ne pas que la chaise berceuse fasse du bruit et contrarie la chorale sauvage. Mais par terre, sur la galerie, Barbie reste insensible au chant du vent, des feuilles des arbres et de la pluie. Mathilde la ramasse pour lui montrer les joies des heures pluvieuses. Elle se dirige toute souriante vers le baril de bois, plus que plein en raison des averses, et sans engouement, Barbie se penche. Elle sait ce qui va lui arriver et elle sacre entre les dents. Heureusement, les petites oreilles de Mathilde n’entendent rien. Vite, Barbie retient son souffle. Elle en aura besoin puisque Mathilde oublie souvent de la laisser respirer. Elle plonge ensuite à plat ventre. Maudit. Elle a mal, mais au moins, son maquillage ne coule pas. Elle reste belle et garde son masque, un sourire permanent qui cache sa fureur, elle aussi permanente.

Au fond du baril, Ken regarde Barbie. Il a perdu ses charmes depuis que Mathilde a voulu le faire mourir. Elle ne veut plus de lui. Alors, il reste dans les grandes profondeurs du baril de bois. Sa peau se ratatine. Il est presque chauve. Et en plus, il a si froid que son sexe rapetisse et se plisse. Toutefois, il est encore capable de se masturber. Surtout lorsque Barbie nage, les seins fermes, les mamelons saillants et la petite robe remontante. Soudain, Ken ne voit plus son amante. Au loin, en sourdine, il entend un homme qui crie : « Le repas est servi ». Triste, il se dit que Barbie en aime un autre que lui et que personne ne veut de lui. Si seulement la mort pouvait le transporter ailleurs.

Barbie tombe des mains de Mathilde qui entre en bourrasque dans la maison. Le grand air creuse la faim et la petite fille ne peut plus attendre. Elle se grouille. Elle boit la soupe encore bouillante, des grosses ampoules douloureuses sur le palais. Ensuite, elle avale les cuisses de poulet, toutes grasses. Et les patates. Et les carottes. Et finalement la tarte aux pommes. Tout ralentit. Un orgasme des sens. La griserie. Et les yeux dans la graisse de bines. Plus rien ne chamboule la petite fille qui est souvent sens dessus dessous. Cependant, tout a une fin. Et lorsque les yeux de Mathilde regardent enfin autre chose que son assiette vide, elle voit papa qui mange la bouche ouverte. Les aliments ne sont plus reconnaissables. Elle a le mal de cœur. Il fait tant de bruit que ses oreilles ne veulent plus rien entendre. Elle essaie de se rappeler les chuchotements des feuilles, les télégrammes des pics-bois, la cadence assoupissante des vagues qui se brisent sur les rochers, les plaintes du vent et le silence des oiseaux quand il pleut, mais ses efforts sont inutiles.

Une mouche se pose sur la main grassouillette de sa petite sœur qui est encore trop petite pour faire bien des choses. Et Mathilde regarde, absente, les filets de salive qui coulent de sa bouche comme des larmes. Devant elle, la chaise de maman qui travaille le dimanche est encore vide. Ce matin, pourtant, la grosse femme si douce chantait dans la cuisine. De son lit, Mathilde pouvait entendre le bruit du couteau qui glissait en cadence sur la planche, le fracas des casseroles, les clapotis de la vaisselle, la main forte qui roulait les abaisses de tarte et les vieilles chansons inconnues.

Le soleil dessine des ombres sur la table de la cuisine. Il ne pleut plus. Mathilde prend son maillot et retourne dehors avant son bain. Sur la plage, des enfants jouent au ballon. Ils connaissent tous Mathilde, mais ils ne la saluent pas. Comme le vent, elle est invisible. Elle cherche un rocher encore chaud, loin des rires stridents des autres enfants, sur lequel elle pourra se coucher. Elle en trouve un au bout de la plage, gris bitume avec des taches de mousse verte. Des insectes dorment dans les crevasses. Alors Mathilde pose ses affaires doucement et se dirige vers la mer.

Elle entre en un seul coup. Plus facile. Les vagues immenses la repoussent toutefois vers la plage. Pas grave. Elle plonge encore une fois et nage sous les vagues en soufflant des bulles crevantes. Les babils de la nature sont assourdis dans les profondeurs de la mer. Mathilde entend seulement les battements de son cœur. Boum. Boum. Boum boum. De plus en plus lents. De plus en plus faibles. Assise au bas de la mer, elle voit les mouettes qui volent en cercle comme si elles voulaient capturer une proie. Mathilde a le souffle plus court que Barbie. Elle ne pourra pas rester ici une minute de plus. Mais elle a peur des mouettes si elle remonte. Elle ouvre la bouche pour crier. Rien ne sort. En grosse panique, elle remonte et respire haletante.

Elle se pensait loin du rivage. Cependant, elle est encore toute proche. Sur le dos, elle ne bouge pas. Elle fait la morte pour ne pas que les mouettes la mangent, mais elle, elle grignote les couleurs du soleil qui se couche. Pamplemousse rose. Orange sanguine. Omelette au fromage. Fraises bien rouges. Patate douce. La fillette ne porte jamais de montre, mais elle sait quelle heure il est en regardant le ciel. Maintenant, il faut aller prendre son bain.

En revenant vers la maison, elle croise le regard de la grosse femme qui se berce sur la galerie et qui lui sourit. Elle est de retour. Les yeux pesants, la fillette se laisse prendre pour quelques instants. Puis, elle ramasse Barbie qui se faisait toute petite pour ne pas que personne la voie et elle suit la grosse femme dans la maison. En silence, maman fait couler un bain moussant. Mathilde voudrait lui dire quelque chose, mais la femme sort de la salle de bain et ferme la porte. La fille du vent se sent bien seule dans les montagnes de mousse de la baignoire. Si seulement le vent pouvait entrer dans les pores des murs pour se faufiler entre les montagnes en sifflant et soulever la mousse comme de la fine neige qui tomberait en avalanches. Mais il ne le peut pas. Nulle chose n’entre ou ne sort de la maison. Rien du tout. Les mots des murs non plus.

Pour oublier son angoisse, Mathilde secoue les jambes vigoureusement et la petite chaloupe en plastique dans laquelle se trouve Barbie revole contre les parois de la baignoire. Des montagnes russes pour Barbie. Et des minutes aussi longues que des heures. Mathilde se croirait dehors, sur la mer orageuse, mais des bruits de pas la tirent de ses songeries. Ils se font de plus en plus proches, de plus en plus vite. Dans la salle de bain, tout redevient calme et Barbie fait une chute terrible sur les tuiles froides de la salle de bain, la peau encore humide. Elle tremble des dents comme Mathilde qui enfile sa longue chemise de nuit en flanelle le plus vite possible. En septembre, les nuits sont froides. Mais la fournaise croupit encore dans la cave. La fillette aime bien ces nuits. Elle les passe dans la position du fœtus, sous une grosse pile de couvertures, sans se lever pour aller aux toilettes et immobile pour ne pas que ses bras ou ses jambes touchent aux parties du lit qui sont encore froides. De la brume blanche sort presque de sa bouche, comme dans les films qui lui font peur.

Sur la pointe des orteils, Mathilde regagne sa chambre. Elle fouille dans le coffre en bois et choisit des peluches, ses seuls animaux domestiques. Une vraie jungle – hippopotame, ours, serpent, baleine, chat, outarde, chien, panda. Ici, les lois de la jungle ne sont pas en vigueur. Tous ces animaux vivent sans guerre. Mathilde les place un par un sur sa courtepointe, dos au mur, pour colmater la crevasse entre le lit et le mur. Cette nuit, comme des soldats, mais sans fusils, ils la protégeront contre les vilains monstres. Et la veilleuse dans le ciel illuminera le champ de bataille. La lune est grosse ce soir. Elle rassure la petite fille et fait briller les couleurs de la courtepointe.

Mathilde part en voyage. Elle apporte ses toutous, ses couvertures, son lit et sa chemise de nuit. Tout est noir. Elle ne voit rien. Et puis, soudainement, la vie sur terre continue sans elle. Mathilde est couverte de belles plumes noires, blanches et grises. Elle est la plus belle des mouettes et elle vole haut dans la ouate des nuages. Elle a le vertige, mais elle regarde en bas. Son reflet fait des pirouettes dans le bleu de la mer. Heureuse, le vent dans le dos, elle entame le plus long voyage de sa vie. Le tour du monde en solitaire, sans bagage autre que ses yeux. Son cœur palpite en voyant les sept merveilles du monde : les grosses cloches des vaches dans les Alpes, la pluie en Angleterre, la danse du ventre en Inde, le couscous tunisien, les lamas cracheurs des Andes, les sumos japonais et les poubelles pleines des restaurants. Mais abruptement, Mathilde tombe en chute libre, comme un avion dont le moteur ne marche plus, dans une des mers les plus froides du monde. Transis, les passagers voient tout ce qui se passe par les hublots. Ils poussent des hurlements terribles, mais une grande main poilue couvre leur bouche pour les faire taire. Celle de papa. Il est dans la chambre. Il baisse les petites culottes de Mathilde qui se croit encore endormie. Il se couche sur elle. Il touche tout. Pouls rapide. Souffle qui sursaute. Jambes secouantes. Mains tremblotantes. Mal de mer. Les vagues du lit sont si grosses que Mathilde se noie dans ses vomissures. Et pourtant, ses peluches lui sourient.

La nuit, Mathilde travaille sans salaire dans les bagnes du diable. Elle doit faire des besognes infernales. Bisous humides. Caresses brutales. Pipes. Sodomie. Orgasmes pas voulus. Comme toutes les putes, elle a le sexe las, mais son visage ne le montre pas. En dedans, par contre, elle est en guerre civile. Elle aime papa, mais elle le hait aussi. Elle est frigide, mais elle jouit. Les brigades contraires veulent se faire la peau, mais aucune ne gagne et les combats hostiles sont sans fin. Si rien ne change, une des balles de leurs armes automatiques finira par tuer une fillette innocente. Le vent voudrait appeler les secours. Il hurle et pleure de la pluie. Tout le contraire de la petite fille qui prononce des mots muets et qui essuie des larmes arides. Cependant, le voisinage dort encore. Et le calme revient lorsque papa referme doucement la porte.

Un silence de mort se fait entendre. La petite fille se recouche et seuls ses yeux restent debout pour monter la garde. Ils marchent de long en large dans la chambre, mais la nuit noire est si froide que le givre dessine des formes sur les yeux de Mathilde. Elle ne voit plus rien. Elle devient dure comme de la glace. Dans quelques heures, lorsque le soleil se montrera le bout du visage et que la grosse femme fera du bruit dans la cuisine, les faibles rayons du ciel encore gris feront fondre la glace et des larmes tomberont comme un gros orage sur les joues de Mathilde. Ensuite, une fois que la femme sera partie en voiture vers la grande ville, la fillette sortira de sa cellule et ira dehors. Avant les classes, elle fera les cent pas seule sur la plage, le ventre vide, mais la caboche pleine de souvenirs. La capuche de son manteau tremblera de froid. Mais au moins, le vent ne posera pas de questions.

Karine Lachapelle